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Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage :
À d'austères devoirs le rang de femme engage ;
Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends,
Pour être libertine et prendre du bon temps.
Votre sexe n'est là que pour la dépendance :
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité :
L'une est moitié suprême et l'autre subalterne ;
L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne ;
Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
Montre d'obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
À son supérieur le moindre petit Frère,
N'approche point encor de la docilité,
Et de l'obéissance, et de l'humilité,
Et du profond respect où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître.
Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien.
LES MAXIMES DU MARIAGE
OU LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIÉE,
AVEC SON EXERCICE JOURNALIER.
I. MAXIME.
Celle qu'un lien honnête
Fait entrer au lit d'autrui,
Doit se mettre dans la tête,
Malgré le train d'aujourd'hui,
Que l'homme qui la prend, ne la prend que pour lui.
II. MAXIME.
Elle ne se doit parer
Qu'autant que peut désirer
Le mari qui la possède :
C'est lui que touche seul le soin de sa beauté ;
Et pour rien doit être compté
Que les autres la trouvent laide.
J'ai été grande poupée chez toi, comme j'avais été petite poupée chez papa
Des mains de papa je suis passée dans les tiennes.
HELMER. Avant tout tu es épouse et mère.
NORA. Je crois que je suis avant tout un être humain, avec les mêmes droits que toi
Mes devoirs envers moi-même.
On entend se fermer la porte de la rue.
La question mondiale que j'examine est la manière dont le mariage fait d'une femme une propriété et lui retire le droit de se juger elle-même. Le droit l'a longtemps organisée, elle traverse les frontières et les siècles, et elle continue de se lire dans des gestes ordinaires, la gestion de l'argent d'un ménage ou la charge des enfants. Je l'étudie dans deux pièces de théâtre : L'École des femmes de Molière, comédie en vers créée en 1662 et écrite originellement en français, et Une maison de poupée d'Henrik Ibsen, drame en prose créé en 1879, que j'étudie en traduction française. Ma thèse est que les deux pièces situent cette propriété dans la langue elle-même. Molière montre comment on l'apprend par cœur, Ibsen comment on la démonte mot par mot.
Mon extrait vient de la scène 2 de l'acte III. Arnolphe, qui a fait élever Agnès dans l'ignorance afin de l'épouser, lui explique ce que le mariage exigera d'elle, puis lui fait lire un texte à voix haute. La leçon s'ouvre sur une définition négative : « Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage ». Le mot « badinage » écarte le jeu, et le vers suivant met à sa place « d'austères devoirs ».
Deux vers plus loin, Arnolphe passe de l'obligation à la nature : « Votre sexe n'est là que pour la dépendance : / Du côté de la barbe est la toute-puissance. » Deux choses travaillent ici. La rime, d'abord : « dépendance » et « toute-puissance » se répondent à la fin de deux vers consécutifs, et cette correspondance sonore fait entendre le rapport comme une évidence avant tout raisonnement. La métonymie ensuite : « la barbe » remplace l'homme par un signe visible de son corps. Le pouvoir cesse d'être une décision sociale et devient un caractère physique. C'est ainsi qu'une inégalité se rend invisible, en se donnant pour un fait de nature.
Arnolphe pousse ensuite la démonstration jusqu'à la forme d'un calcul : « Bien qu'on soit deux moitiés de la société, / Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité ». Le premier vers concède une égalité arithmétique, le second la retire, et le mot « moitiés » se répète comme s'il désignait une donnée mesurable. Viennent alors quatre comparaisons : le soldat et son chef, le valet et son maître, l'enfant et son père, le petit frère et son supérieur. Ces quatre couples appartiennent à l'ordre militaire, domestique, familial et religieux, et aucun ne relève de l'affection. Le mariage se trouve rangé parmi des rapports d'obéissance, et l'accumulation ne laisse pas le temps d'examiner la comparaison.
Le moment décisif vient pourtant après ce discours. Arnolphe tend un papier à Agnès : « Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien. » La didascalie indique seulement : « Agnès lit ». La doctrine sera donc prononcée par la bouche de celle qu'elle vise, et la scène transforme une opinion en exercice. Le texte porte un titre administratif, « Les maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier », et la première maxime tient en cinq vers, de « Celle qu'un lien honnête » jusqu'à « Que l'homme qui la prend, ne la prend que pour lui ». Le mètre change à cet endroit : après les alexandrins d'Arnolphe, la maxime aligne quatre vers de sept syllabes avant de se refermer sur un alexandrin. Le vers court donne à la règle l'allure d'une comptine que l'on retient sans y penser ; le vers long, plus lent, fait tomber la clause de propriété sur son dernier mot, « lui ». La maxime suivante confirme le vocabulaire, puisqu'elle parle du « mari qui la possède ».
La scène expose donc une méthode complète : on écrit la sujétion, on la fait apprendre, et l'on demande à la personne concernée de la réciter.
Mon second extrait est la confrontation finale de l'acte III d'Une maison de poupée. Nora vient d'apprendre ce que vaut, pour son mari, la vie qu'ils ont menée, et elle s'assoit pour lui parler. Elle dresse le bilan : « J'ai été grande poupée chez toi, comme j'avais été petite poupée chez papa ». La comparaison met les deux maisons sur le même plan, et les deux adjectifs, « grande » et « petite », ne mesurent que la taille de l'objet. Aucun des deux ne marque un changement de condition. Le mariage apparaît comme la continuation de l'enfance.
Une phrase du même bilan décrit l'opération elle-même : « Des mains de papa je suis passée dans les tiennes. » Le sujet grammatical est « je », mais le verbe « passer » décrit le déplacement d'un objet, et le mot « mains » revient d'un possesseur à l'autre. Nora dénonce sa condition dans une langue qui en porte encore la trace, et c'est ce qui rend la réplique juste : on ne quitte pas d'un coup le vocabulaire dans lequel on a été élevée.
Le cœur de la scène tient dans un désaccord sur un seul groupe de mots. Helmer rappelle la règle : « Avant tout tu es épouse et mère. » Nora répond : « Je crois que je suis avant tout un être humain, avec les mêmes droits que toi ». Elle garde le groupe « avant tout » employé par son mari et change ce qu'il désigne. La contestation se joue donc à l'intérieur du vocabulaire de l'adversaire, et c'est ce qui la rend difficile à écarter : Helmer ne peut pas refuser cette phrase sans refuser la sienne.
Le même travail se poursuit sur le mot « devoir ». C'est le terme par lequel on assignait à Nora sa place, exactement comme les maximes d'Arnolphe parlaient des « devoirs de la femme mariée ». Nora l'emploie une dernière fois et le retourne : « Mes devoirs envers moi-même. » Le mot du catéchisme conjugal devient l'instrument de la sortie.
Reste la fin. Ibsen n'écrit pas que Nora claque la porte. Quand elle sort, l'indication de jeu dit seulement : « On entend se fermer la porte de la rue. » Le départ se donne à entendre au lieu de se voir, et la scène demeure avec l'homme. Le spectateur mesure donc la perte du point de vue de celui qui possédait, et le drame évite de se terminer sur un geste héroïque.
Les deux pièces traitent la même question par des moyens opposés. Molière écrit en vers une doctrine complète et la fait réciter par celle qu'elle vise : le rire vient de l'excès, et cet excès rend la doctrine visible. Ibsen écrit en prose une conversation ordinaire entre deux personnes qui s'aiment encore, et il laisse la doctrine se défaire mot par mot : rien n'y est excessif, et c'est cette banalité qui inquiète.
J'en tire un résultat. La propriété conjugale tient d'abord à un vocabulaire : le devoir, la dépendance, la possession, la moitié subalterne. Molière montre comment ce vocabulaire s'apprend, Ibsen comment il se défait, et les deux opérations passent par la même matière. C'est pourquoi deux siècles et deux formes différentes ne les empêchent pas de se répondre. Les mots qui répartissent les rôles dans un couple circulent encore, souvent sous des formes aimables, et ces deux pièces apprennent surtout à remarquer qui les prononce. Quand la personne concernée récite elle-même la règle, comme Agnès, la règle est intacte. Quand elle en reprend les mots pour dire autre chose, comme Nora, elle a commencé à s'en défaire.
Un script solide démontre une question mondiale par la forme de deux textes, et non par leur sujet.