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C'était une de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans une famille d'employés. Elle n'avait pas de dot, pas d'espérances, aucun moyen d'être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ; et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l'instruction publique.
Elle fut simple ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une déclassée ; car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d'élégance, leur souplesse d'esprit, sont leur seule hiérarchie, et font des filles du peuple les égales des plus grandes dames.
Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et l'indignaient.
— Guy de Maupassant, « La Parure » (1884)
Question d'orientation : Analysez comment la voix narrative construit le portrait de Mathilde : où parle le narrateur omniscient, où affleure le point de vue du personnage, et avec quel effet ?
Introduction
L'ouverture de « La Parure » est un portrait d'exposition confié à un narrateur qui sait tout de son personnage et qui, pourtant, ne le nomme pas une seule fois. Le récit désigne d'abord une catégorie, « une de ces jolies et charmantes filles », et ne donne à cette femme qu'un pronom pendant trois paragraphes. Cette réserve n'est pas un effet de style isolé : elle annonce une voix narrative qui garde l'autorité d'un observateur extérieur tout en adoptant, par intervalles, le raisonnement de celle qu'elle observe. Le portrait devient alors sympathique et ironique en même temps. Cette analyse suivra l'ouverture impersonnelle, la syntaxe de la privation, la maxime générale du deuxième paragraphe, puis l'anaphore du troisième.
Paragraphe 1 : l'ouverture range le personnage dans une catégorie
La première phrase installe un classement avant d'installer une personne. « C'était une de ces jolies et charmantes filles » emploie un démonstratif, « ces », qui suppose une catégorie déjà connue du lecteur, comme si le récit reprenait un type dont on aurait souvent parlé. L'imparfait descriptif de « C'était » achève d'immobiliser le portrait dans un état, là où un passé simple aurait ouvert une histoire. L'incise qui suit va plus loin : ces filles sont nées « comme par une erreur du destin, dans une famille d'employés ». La comparaison « comme » maintient prudemment l'explication du côté de l'apparence, mais le mot « erreur » suppose une place juste dont le personnage aurait été privé, et ce raisonnement n'est pas celui d'un observateur neutre. Le discours indirect libre commence donc dès la première ligne, avant même que le personnage ait parlé, et le lecteur adopte sa manière de comprendre sa propre vie sans s'en apercevoir.
Paragraphe 2 : la syntaxe de la privation fait d'un manque une identité
La phrase suivante définit cette femme par ce qu'elle n'a pas, et sa construction fait le travail. Trois négations l'ouvrent, « pas de dot, pas d'espérances, aucun moyen », et la troisième se prolonge en une série de quatre participes, « connue, comprise, aimée, épousée ». Cette montée est ordonnée : on est d'abord aperçue, puis entendue, puis choisie, et le mariage vient couronner la série comme son terme naturel. La phrase suggère ainsi une trajectoire sociale complète, qu'elle interrompt aussitôt. Le point-virgule fait retomber tout l'élan sur « un petit commis du ministère de l'instruction publique », où l'adjectif « petit » et la précision administrative refroidissent la période d'un seul coup. La tournure pronominale achève le mouvement : « elle se laissa marier » place le personnage en position d'objet dans sa propre vie. Aucun mot ne nomme la déception, et la seule disposition des groupes suffit à la faire entendre.
Paragraphe 3 : la maxime générale brouille l'origine du jugement
Le deuxième paragraphe change d'échelle et énonce une loi. « Car les femmes n'ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur charme leur servant de naissance et de famille » : la conjonction « car » présente cette phrase comme une explication autorisée, et le présent de vérité générale la détache du cas particulier. Le vocabulaire est celui du rang, avec « caste », « naissance », « famille », et il culmine dans « hiérarchie », mot qui traite la beauté comme un capital équivalent à un titre. La phrase conclut même que ces qualités « font des filles du peuple les égales des plus grandes dames », affirmation d'une générosité apparente qui laisse pourtant intacte l'idée que la valeur d'une femme se mesure. Rien n'indique qui soutient cette doctrine. Elle peut être la conviction du narrateur, formulée avec l'assurance du réalisme social ; elle peut être la conviction du personnage, reprise sans guillemets. Cette indécision est le procédé central du passage, puisqu'elle empêche le lecteur de savoir s'il reçoit une analyse ou une plainte.
Paragraphe 4 : l'anaphore fait passer le grief social dans le corps
Le troisième paragraphe abandonne la maxime et revient au corps. Deux phrases consécutives commencent par « Elle souffrait », et cette anaphore installe un état continu que rien n'interrompt, renforcé par « sans cesse ». La seconde développe la souffrance par une accumulation de quatre compléments, « de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de l'usure des sièges, de la laideur des étoffes » : le regard part de l'appartement entier et se resserre jusqu'au tissu, de sorte que le grief gagne en précision ce qu'il perd en ampleur. Les deux verbes finaux se répartissent le travail, puisque « torturaient » appartient au corps et « indignaient » au jugement moral, et la plainte se donne ainsi comme douleur et comme protestation. La proposition relative interposée rétablit pourtant la distance : ces choses sont celles « dont une autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue ». Dans une seule phrase, la souffrance est donc déclarée réelle et disproportionnée, et le lecteur doit tenir les deux.
Conclusion
La voix narrative de cette ouverture ne choisit jamais entre deux positions. Elle sait des choses que son personnage ignore, elle mesure sa plainte à celle d'autres femmes de son rang, et elle emprunte en même temps ses explications, son fatalisme et son vocabulaire du mérite. L'ironie qui en résulte n'humilie personne, parce que le lecteur reçoit la plainte de l'intérieur avant d'être mis en position de la juger. Cette construction prépare exactement la nouvelle qui suit, où un objet emprunté suffira à décider d'une vie entière : un récit qui aurait pris parti dès l'ouverture n'aurait plus rien à démontrer.