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Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de sur la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel, que ce que nous lisions alors avec tant d'amour,) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.
La seconde phrase de Proust impose au lecteur le retard, l'accumulation et la reprise par lesquels un souvenir se forme, si bien que le passage démontre sa thèse en la faisant éprouver avant de l'énoncer.
La phrase ouvre sur « Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres », interpose quatre interruptions, puis reprend l'ensemble par « tout cela » avant d'atteindre son verbe, « elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux ».
La forme de la phrase enseigne ainsi ce que son contenu affirme : une journée ne devient un souvenir qu'après avoir été interrompue, oubliée, puis rassemblée. Le passage se referme pourtant sur « les demeures et les étangs qui n'existent plus », et cette clausule empêche de conclure à une victoire sur le temps. La lecture conserve un reflet, pas le monde.
Proust confie à la construction de sa seconde phrase la démonstration que la première annonce. Un premier énoncé de trente-cinq mots pose la contradiction, puisque les jours « si pleinement vécus » sont aussi ceux que l'on a « cru laisser sans les vivre ». La phrase suivante, longue de deux cent cinq mots, ouvre alors sur un sujet qu'elle abandonne aussitôt, « Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres », et fait attendre son verbe pendant quatre interruptions successives : le jeu, l'abeille, le goûter, le dîner. Chacune ajoute une subordonnée, et le lecteur retient une amorce dont il ignore encore la fonction. La reprise « tout cela » rassemble d'un coup ce qui paraissait dispersé, et le verbe principal arrive enfin : « elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux ». Le sujet de ce verbe est la lecture, et le verbe lui-même appartient au travail de la pierre. Le lexique suit le même trajet, des « gênants » et de l'« importunité » jusqu'au « doux » et au « précieux », si bien que le passage fait éprouver le retard, l'accumulation et la reprise par lesquels une journée devient un souvenir. La clausule refuse toutefois la consolation : les livres sont « les seuls calendriers » de journées dont les lieux « n'existent plus ».
Rédigez un paragraphe d'analyse sur le point suivant, en suivant les quatre gestes.
Le renversement lexical de la longue phrase : « obstacle vulgaire », « gênants », « importunité », puis « doux » et « précieux ».
Analysez ce changement de valeur et son effet sur la lecture du passage. Vous devez :
Solution
Niveau 1
Niveau 2
Niveau 3
Niveau 4
Niveau 5
Niveau 6
Niveau 7
Réponse de niveau 7
Le passage traite ses interruptions deux fois, et il change leur valeur sans prévenir. Au début de la longue phrase, elles sont écartées « comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin », l'abeille et le rayon de soleil sont « gênants », et l'ensemble se résume à une « importunité ». Ces mots appartiennent au jugement de l'enfant qui lit, et ils fixent une hiérarchie nette entre le livre et le reste du monde. La même phrase pourtant ramasse ce reste par « tout cela », puis lui applique des adjectifs opposés : le souvenir devient « tellement doux », et même « plus précieux à notre jugement actuel » que le livre lui-même. Le renversement ne reçoit aucune formule d'annonce, et il ne devient sensible qu'au moment où le verbe principal arrive, « elle en gravait au contraire en nous un souvenir ». L'ordre des mots produit donc l'effet : il faut avoir supporté l'attente et l'accumulation pour comprendre que ce qui dérangeait la lecture est exactement ce que la lecture a conservé. La clausule empêche cependant de transformer ce constat en consolation, puisque les livres ne sont que « les seuls calendriers » de journées dont « les demeures et les étangs » ont disparu.