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Axe de recherche : comment la parole d'Harpagon transforme-t-elle l'avarice en spectacle, et à quel moment ce spectacle cesse-t-il de faire rire dans L'Avare de Molière ?
Introduction
Créée en 1668, L'Avare est une comédie en cinq actes et en prose que Molière emprunte pour partie à l'Aulularia de Plaute. Au centre se tient un père de famille, Harpagon, dont la cassette enterrée au jardin règle la conduite de toute la maison : il refuse la dépense, soupçonne ses domestiques, veut marier sa fille sans dot et se pose en rival de son propre fils auprès de Mariane. L'intrigue amoureuse occupe la surface de la pièce, mais chaque obstacle qu'elle rencontre vient du même point. La pièce donne ainsi à l'avarice la forme d'un discours : le vice devient jouable au moment où il prend la parole. Cet essai suit un axe de recherche unique, celui du passage de l'avarice au spectacle et du moment où ce spectacle cesse de faire rire. On soutiendra que Molière confie à la voix d'Harpagon le soin de rendre le vice visible, puis laisse cette voix se retourner contre celui qui la porte. Le monologue de l'acte IV, scène 7 servira de point d'observation principal, avant que la structure d'ensemble de la pièce n'en mesure la portée.
Paragraphe 1 : la parole rend l'avarice audible
La première opération de la pièce consiste à rendre l'avarice perceptible depuis la salle. Un vice intérieur ne se joue pas : il faut qu'il produise des paroles et des gestes. Molière obtient ce résultat en faisant du soupçon le régime ordinaire de la parole d'Harpagon, qui interroge, accuse et fait fouiller ceux qui l'entourent. Chaque personne de la maison est traitée d'avance comme un voleur possible, si bien que l'avarice cesse d'être un sentiment privé pour devenir une relation sociale, la seule que le personnage sache établir.
La scène 7 de l'acte IV pousse ce principe jusqu'au bout en le confiant à un corps. La didascalie d'entrée précise : « HARPAGON, il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau. » Le cri précède l'entrée, de sorte que la perte est entendue avant d'être expliquée, et le détail vestimentaire achève le portrait. Un homme du XVIIe siècle qui paraît sans chapeau paraît dévêtu de son rang. Le spectateur reçoit donc, avant la moindre phrase construite, l'information décisive de la pièce : la tenue de ce personnage, au sens propre comme au figuré, reposait sur son argent.
Paragraphe 2 : la syntaxe de la panique
Le monologue fait ensuite de la phrase elle-même l'instrument de la démonstration. Il s'ouvre sur une gradation en quatre cris, « Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! », qui fait glisser le vol vers le crime de sang en quelques syllabes. La suite confirme ce déplacement et en révèle la logique : « je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent ». L'ordre des propositions mérite d'être regardé de près, car l'égorgement y est annoncé avant le vol. Le fait réel arrive en dernier, comme l'explication d'une métaphore déjà lancée. Le public rit de la disproportion, et cette disproportion énonce pourtant exactement la vérité du personnage, pour qui la disparition de la cassette équivaut à un meurtre.
La panique passe ensuite dans la construction interrogative. Harpagon enchaîne sept questions sans réponse, de « Qui peut-ce être ? » jusqu'à « Où ne pas courir ? ». Aucune n'appelle d'interlocuteur, puisqu'il est seul, et la dernière paire se détruit elle-même : « Où courir ? Où ne pas courir ? » pose une action et son contraire dans le même mouvement. La syntaxe produit ainsi une immobilité que le jeu peut rendre visible, l'acteur s'agitant beaucoup sans avancer d'un pas. Le texte fait donc entendre ce qu'aucune réplique n'a besoin de formuler : privé de son objet, ce personnage a perdu la capacité de décider.
Paragraphe 3 : l'auto-arrestation partage le personnage en deux
Le sommet de la scène tient en trois répliques brèves. Harpagon croit saisir le coupable, lui ordonne « Arrête », puis la didascalie indique qu'« il se prend lui-même le bras » ; il somme alors sa prise, « Rends-moi mon argent, coquin… », avant de se reconnaître : « Ah ! c'est moi. » Le personnage devient ici son propre voleur. L'impératif s'adresse à un plateau vide, et le geste fournit le corps qui manque à l'accusation, ce qui produit un comique immédiat, entièrement fondé sur l'écart entre ce que le personnage croit tenir et ce que la salle voit.
La suite empêche pourtant le rire de se refermer. « Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais » aligne trois pertes dans une seule phrase : le lieu, l'identité, l'action. Le soupçon qui organisait toute la parole d'Harpagon a fini par atteindre sa cible véritable, et cette découverte est formulée avec une clarté que le personnage n'a jamais eue ailleurs. La comédie prononce ici son diagnostic : l'avarice y est un état où le sujet se défait dès que son objet lui échappe. La même phrase fait rire et fait peur, et le comédien qui joue la scène doit choisir, soir après soir, jusqu'où pousser l'un ou l'autre.
Paragraphe 4 : l'argent occupe la place des personnes
La fin du monologue déplace le vocabulaire des liens humains vers un objet. Harpagon s'adresse à sa cassette comme à une personne aimée : « Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi ». Le tutoiement, la répétition du possessif et le mot « ami » installent une relation que la pièce refuse par ailleurs à ses enfants. Le triplet qui suit, « j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie », appartient au registre du deuil, et il est dépensé sur une boîte. La conclusion logique arrive aussitôt : « sans toi, il m'est impossible de vivre ».
La gradation finale enfonce l'image, « je me meurs, je suis mort, je suis enterré », et renvoie le personnage sous la terre où il avait lui-même caché son or. L'homme rejoint la place de son trésor, ce qui donne à toute l'intrigue sa cohérence : dès lors que le lexique de la famille est employé pour un objet, la rivalité amoureuse d'Harpagon avec son propre fils cesse d'être une invraisemblance comique pour devenir la conséquence attendue d'une substitution déjà accomplie. La dernière phrase du monologue, « N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? », prend enfin la salle à témoin. Adressée à des spectateurs qui, eux, ont vu le voleur, elle transforme le rire en complicité gênée.
Conclusion
L'Avare fait donc de la parole le lieu où le vice se donne à voir. Le soupçon fournit à Harpagon sa façon de parler aux autres, la gradation et l'interrogation lui fournissent sa façon de parler seul, et l'apostrophe lui fournit la personne qui lui manque. Le spectacle s'enraye au moment précis où cette machine se retourne : en se prenant lui-même le bras, le personnage démontre que le soupçon n'avait qu'une seule cible possible. Le dénouement confirme cette lecture par ce qu'il ne fait pas. La reconnaissance finale, qui rend Valère et Mariane à leur père, dénoue toutes les situations et paie les mariages ; Harpagon y consent une fois qu'ils ne lui coûtent rien, et la pièce le laisse repartir vers sa cassette. La comédie classique prétendait corriger les mœurs par le rire, et celle-ci montre un homme que le rire a isolé sans l'atteindre. C'est ce qui explique l'impression durable que laisse la pièce : le spectateur a ri de bon cœur, puis s'est vu demander, par un personnage à genoux, de lui rendre la seule chose qu'il aimait.