Loading subject…
La méthode en quatre temps
HARPAGON, il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau. — Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu'est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est-il point là ? n'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. (Il se prend lui-même le bras.) Rends-moi mon argent, coquin… Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! on m'a privé de toi ; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde : sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus ; je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ?
| Procédé | Repérage dans le texte | Effet produit |
|---|---|---|
| La voix | un monologue : Harpagon parle seul, sans interlocuteur | le spectateur reste seul avec lui, sans personnage pour corriger ce qu'il dit |
| Le choix lexical | « au voleur », « à l'assassin », « au meurtrier », « on m'a coupé la gorge » | la disparition d'une cassette se dit dans le lexique du crime de sang, et l'écart entre les mots et les faits fait rire |
| L'injonction | « Arrête », « Rends-moi mon argent, coquin » | l'ordre suppose un coupable présent devant lui, et il n'y en a aucun |
| La certitude | « je suis perdu », « je me meurs, je suis mort, je suis enterré » | des affirmations catégoriques présentent comme acquis ce que la scène dément |
| La didascalie | « Il se prend lui-même le bras » | le geste dit avant la parole que le voleur cherché est introuvable |
Molière fait de la panique d'Harpagon un spectacle en accordant le geste et la parole : à peine a-t-il ordonné « Rends-moi mon argent, coquin » que la didascalie « Il se prend lui-même le bras » désigne le voleur, et l'ordre revient sur celui qui le donne. Cette boucle rend visible ce que le monologue installe depuis sa première ligne : la scène tourne à vide, puisque Harpagon appelle à l'aide, accuse et arrête sans qu'aucun autre personnage existe. Le lexique le confirme, qui emprunte au crime de sang ses mots les plus lourds, « assassiné », « coupé la gorge », pour dire la perte d'une cassette. Les certitudes « je me meurs, je suis mort, je suis enterré » enchérissent chacune sur la précédente, jusqu'à un état que le personnage énonce tout en continuant de parler. L'ensemble donne à l'avarice une forme que le spectateur peut voir : l'argent y tient la place d'un être aimé, appelé « mon cher ami », et sa disparition entraîne celle de son propriétaire, qui avoue « j'ignore où je suis, qui je suis ». Le rire naît de la disproportion, et il laisse derrière lui un homme sans identité.
Molière accorde l'ordre et le geste : « Rends-moi mon argent, coquin » se retourne aussitôt contre celui qui parle, puisque la didascalie « Il se prend lui-même le bras » lui met la main sur son propre corps. Le monologue emprunte au crime de sang son vocabulaire, « assassiné », « coupé la gorge », pour une cassette, et la certitude « je suis mort, je suis enterré » achève de séparer la parole des faits. L'argent occupe donc la place d'une personne, et sa perte laisse un homme qui ignore, dit-il, « qui je suis ».